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Palantir-DGSI : la souveraineté numérique française à l’épreuve des réalités opérationnelles

17 janvier 2026 par
Loreleï Piveteau

Le 15 décembre 2025, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a annoncé la reconduction pour trois années supplémentaires de son contrat avec l'entreprise américaine Palantir Technologies. Le renouvellement de ce partenariat avec  l’outil de traitement des données hétérogènes (OTDH) américain, dans un domaine aussi sensible que le renseignement intérieur, soulève des interrogations fondamentales sur la trajectoire industrielle française et européenne en matière de technologies souveraines.

Déployé après les attentats du 13 novembre 2015, Palantir devait constituer une solution transitoire mais près d'une décennie après son déploiement initial, le système est devenu une infrastructure critique du renseignement français. 

Pourtant, il existe des risques inhérents à la dépendance vis-à-vis d'opérateurs américains: L'Executive Order 12333, le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) et le Cloud Act sont trois textes qui autorisent la collecte d'informations et la surveillance des communications étrangères.

La DGSI affirmait en 2019 que "toutes les données qui sont traitées par ce système-là sont sur notre réseau interne, qui est un réseau  confidentiel-défense, qui est fermé". Toutefois,en décembre 2025, l’armée suisse a conclut que l’usage de Palantir ferait peser des risques majeurs sur la défense nationale. 

Consciente de ces enjeux, la DGSI avait lancé en 2022 un appel d'offres visant à développer une solution souveraine de remplacement. En décembre 2022, trois options avaient été retenus pour la seconde phase :

  • Athea, alliance entre Atos et Thales, deux poids lourds de l'industrie de défense et du numérique français

  • Chapsvision, éditeur souverain spécialisé en cyber-intelligence et sécurité, fondé en 2019

  • Blueway, société lyonnaise comptant 90 collaborateurs et plus de 160 clients toutes tailles et secteurs confondus, Blueway affiche un chiffre d'affaires de 11 millions d'euros en 2023 et dispose de bureaux aux Pays-Bas et au Canada.

Si les solutions françaises ont démontré leur viabilité technique lors des phases d'évaluation, plusieurs facteurs expliquent pourquoi la DGSI a finalement maintenu Palantir. 

Premièrement, l'intégration complète des briques technologiques constitue un défi majeur. Là où Palantir propose une plateforme unifiée développée sur plus de vingt ans, les solutions françaises agrègent des composants provenant de sources diverses, avec les risques d'incompatibilité et de fragilité que cela implique.

Deuxièmement, la question du "passage à l'échelle" reste critique. Les théâtres d'opérations contemporains génèrent des volumes de données massifs qui doivent être traités en temps quasi-réel pour conserver leur valeur opérationnelle. L'avantage de Palantir réside dans sa validation opérationnelle historique de l'Afghanistan à la traque d'Oussama ben Laden. Cette "battle-proof" dimension, bien que relevant d'un allié stratégique, constitue un atout difficilement contestable dans l'arbitrage entre souveraineté et efficacité opérationnelle immédiate.

Troisièmement, la continuité opérationnelle sans régression constitue une exigence non négociable. Le site OpexNews résume précisément cet enjeu : "Dans le renseignement, l'exigence n'est pas seulement d'être souverain. Elle est d'être souverain sans rupture, sans régression, et à un niveau de confiance quasi absolu". Le risque d'une période de vulnérabilité opérationnelle pendant la transition est jugé inacceptable par la DGSI.

Cette contrainte de continuité opérationnelle rappelle les débats qui ont entouré la modernisation des systèmes d'information des armées françaises. La migration du système d'information des ressources humaines de la Défense (SIRH-D) ou la mise en œuvre du système d'information des opérations (SIO) ont démontré la complexité et les risques associés aux grands projets de transformation numérique dans le secteur de la défense. Toutefois, l'histoire de l'armement français montre que les grands programmes structurants (force de dissuasion nucléaire, porte-avions Charles de Gaulle, avion Rafale) ont tous nécessité des phases de transition et d'apprentissage. 

Quatrièmement, l'absence d'un marché domestique suffisamment profond limite les capacités d'investissement des acteurs français. Le contrat de la DGSI avec Palantir représente une fraction du chiffre d'affaires global de l'entreprise. Patrice Caine, PDG de Thales, avait souligné dès 2019 que "le marché commercial lui paraissait encore trop limité pour que Thales s'aventure dans le développement d'un Palantir franco-européen". 

Ce constat contraste avec la logique qui a permis l'émergence des champions de la BITD traditionnelle. Dassault Aviation, Naval Group, Nexter ou Safran ont pu se développer grâce à des commandes publiques massives et régulières qui leur ont permis d'amortir leurs investissements en R&D puis de conquérir des marchés à l'export. La DGA a historiquement joué un rôle de "client pivot" en acceptant d'être le premier acquéreur de systèmes d'armes innovants, assumant ainsi une part du risque technologique et industriel. Cette asymétrie dans le traitement des différents segments de la BITD mérite d'être questionnée : pourquoi accepter un surcoût et un délai plus longs pour développer un Rafale au nom de la souveraineté, mais refuser cette logique pour les systèmes de traitement de données stratégiques?

L'appel d'offres d’OTDH illustre un paradoxe français récurrent : la capacité à identifier et à mobiliser des champions technologiques nationaux sans parvenir à leur confier effectivement les missions stratégiques. 

Ces trois entreprises françaises ont investi des ressources considérables pendant plus de deux ans pour développer des solutions répondant aux exigences de la DGSI. La prolongation du contrat avec Palantir envoie un signal délétère : investir dans des capacités souveraines ne garantit pas l'obtention de contrats publics, même lorsque la souveraineté est affichée comme une priorité stratégique.


La Cour des comptes, dans son rapport de 2025, formule des recommandations claires pour améliorer la prise en compte des enjeux de souveraineté dans le domaine du numérique. Parmi les cinq recommandations principales, plusieurs sont directement pertinentes pour faciliter l'émergence de champions français :

  • Recommandation n°2 : "Intégrer une stratégie de souveraineté numérique qui définisse, notamment, les modalités de développement et d'exploitation des applications informatiques de l'État, et procéder à son chiffrage”. Ce chiffrage permettrait aux PME et ETI de dimensionner leurs investissements en R&D et en capacités de production, sachant que l'État s'engage sur des volumes d'achats pluriannuels. L'absence actuelle de visibilité budgétaire constitue un frein majeur : comment une entreprise peut-elle lever des fonds et recruter massivement si elle ne dispose pas d'une projection fiable des commandes publiques à venir?


  • Recommandation n°3 : "Définir la trajectoire de convergence des clouds interministériels pour les rendre plus performants et augmenter significativement leur utilisation mutualisée". En créant une infrastructure mutualisée robuste et attractive, l'État constituerait un "marché d'ancrage" pour les PME et ETI spécialisées dans les services cloud souverains. Ces entreprises pourraient y déployer leurs solutions de gestion de données, d'intelligence artificielle ou de cybersécurité, bénéficiant ainsi d'une vitrine institutionnelle qui faciliterait ensuite leur développement commercial vers d'autres administrations publiques et vers le secteur privé. 


  • Recommandation n°4 : "Veiller à ce que chaque ministère cartographie en 2026 l'ensemble de ses données sensibles à héberger de manière souveraine". En identifiant précisément les applications et systèmes qui devront obligatoirement migrer vers des hébergements souverains, cette cartographie dessine un pipeline de projets sur lequel les PME et ETI peuvent se positionner. Pour un acteur comme Blueway, spécialisé dans l'intégration de données hétérogènes, savoir que tel ministère devra souverainiser telle application d'ici deux ans permet d'orienter les investissements R&D et de préparer une offre commerciale ciblée.


Ces recommandations, si elles sont effectivement mises en œuvre, pourraient créer un environnement plus favorable au développement français, mais elles ne répondent pas à toutes les difficultés du secteur: un autre défi central pour entreprises françaises reste la question de l'échelle. Les entreprises américaines investissent 40 fois plus que les européennes dans l'IA et concentrent 53% de la puissance mondiale de calcul. Aucune PME ou ETI isolée ne peut rivaliser avec de tels investissements.

Plusieurs pistes de massification méritent d'être explorées :

1. La mutualisation entre acteurs français et européens: Dans le domaine de la défense, cette logique de coopération européenne a déjà produit des succès tangibles avec des programmes comme l'avion A400M , le missile Meteor ou, plus récemment, le SCAF franco-germano-espagnol. Une approche similaire pourrait être déployée pour les technologies numériques de défense. Cette approche permettrait d'atteindre une masse critique d'investissement et de créer un marché suffisant pour rentabiliser les développements. Elle présenterait en outre l'avantage de diluer les coûts fixes de R&D entre plusieurs États, rendant plus acceptable l'investissement initial.

2. L'ancrage dans des filières industrielles stratégiques: Plutôt que de viser immédiatement la concurrence frontale avec les géants américains sur l'ensemble du spectre, les PME et ETI pourraient se concentrer sur des segments verticaux stratégiques : santé, défense, énergie, transports. Cette approche sectorielle permet de constituer progressivement une expertise différenciante.

3. La réutilisation des investissements publics de R&D: Les investissements publics pourraient être mieux valorisés par un transfert structuré vers les PME et ETI.Dans le domaine de la défense, des organismes comme la Direction générale de l'armement (DGA), l'Agence de l'innovation de défense (AID) et les laboratoires de recherche associés (ONERA, CEA) développent des technologies avancées qui peinent parfois à trouver le chemin vers l'industrialisation. Un mécanisme systématique de transfert de technologie, sur le modèle américain du DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) vers l'industrie, pourrait accélérer la maturation des solutions françaises. L'AID, créée en 2018, commence à jouer ce rôle mais ses moyens restent modestes comparés aux dizaines de milliards investis annuellement par le Pentagone dans l'innovation de défense. 

Le renouvellement pour trois ans du contrat entre la DGSI et Palantir cristallise les contradictions françaises en matière de souveraineté numérique. D'un côté, les discours officiels placent la souveraineté technologique au rang de priorité nationale. De l'autre, les pratiques d'achat public continuent de privilégier la continuité opérationnelle et la performance immédiate au détriment de la construction patiente de capacités souveraines. Pour la France et l'Europe, un véritable choix stratégique s'impose : soit accepter une dépendance technologique durable en matière de défense numérique, avec les vulnérabilités stratégiques que cela implique, soit consentir aux investissements, aux délais et aux risques inhérents à la reconquête d'une autonomie dans ce domaine. La décision de prolonger Palantir suggère que, pour l'heure, le premier terme de l'alternative l'emporte. Reste à savoir si cette situation est tenable à long terme dans un monde où la conflictualité numérique devient un vecteur central des rapports de force géopolitiques, et où la maîtrise des technologies de données conditionne de plus en plus la capacité d'action militaire et de renseignement.





Crédit Photo/ Sources

SAUVETON, P. (2025). La DGSI renouvelle son contrat avec Palantir pour trois ans. OpexNews

FILIPPONE, D. (2025). La DGSI resigne avec Palantir pour 3 ans. Le Monde Informatique

COUR DES COMPTES (2025). Les Enjeux de Souveraineté des Systèmes d’Information Civils de L’Etat

ROSEMAIN, M. (2019), La DGSI renouvelle son contrat avec le groupe US Palantir en attendant mieux. Reuters

LEGIFRANCE, (2024). Article 31 - LOI n° 2024-449 du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l'espace numérique

DESRUMAUX, (2022). Renseignement : Chapsvision, Athea et Blueway retenues par la DGSI pour la seconde phase du programme OTDH. AEF info

BRICET, G-H (2019) Les technologies de renseignement en France : à la recherche d’un modèle de développement. Revue Défense Nationale

LECAUSSIN,N. (2025) En 2024, les entreprises américaines ont lancé 40 modèles d’IA majeurs, la Chine 15 et l’Europe… 3. Contrepoints

LE GRAND CONTINENT (2023) Les États-Unis devancent l’Union et la Chine en matière d’IA

LA DEPECHE (2019) La DGSI recrute ses espions

SAMAD, J. (2018) La loi américaine sur les données n’est « ni extraterritoriale, ni extrajudiciaire ». Le Monde

HOSTEUR (2022) CLOUD Act : quels dangers pour les clients européens ?

CHAUMEIL, M (2018) Surveillance des citoyens : “On peut se demander si la DGSI n’est pas trop puissante”. Télérama

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