Le 22 octobre 2025, les géants européens Airbus, Leonardo et Thales ont officialisé le projet Bromo, une alliance industrielle visant à fusionner leurs activités satellitaires. Cette initiative marque une avancée pour la souveraineté spatiale européenne dans un contexte où l'Europe a perdu la moitié de ses parts de marché de satellites en une décennie. Bromo pourrait fournir une sérieuse alternative à SpaceX et à la montée en puissance de sa constellation Starlink, qui compte désormais plus de 8 700 satellites en orbite en 2025.
Cette nouvelle entité, qui devrait être opérationnelle en 2027, regrouperait plus de 25 000 employés pour un chiffre d'affaires de 6,5 milliards d'euros. La répartition du capital témoigne d'un équilibre franco-italien : Airbus détiendra 35% des parts, tandis que Leonardo et Thales se partageront chacun 32,5%. Le siège sera établi à Toulouse, capitale européenne de l'aérospatiale qui concentre 25% de l'emploi spatial européen.
Comme l'a souligné Roland Lescure, ministre de l'Économie et des Finances, cette fusion permettra "d'augmenter les investissements de la recherche et de l'innovation dans ce secteur stratégique et ainsi renforcer notre souveraineté européenne dans un contexte de compétition mondiale intense".
La réussite de Bromo dépendra de sa capacité à surmonter deux défis majeurs :
- Le risque de monopole : Le projet doit encore passer l'examen de la Commission européenne en matière de concurrence, visant à contrôler si la fusion ne crée ni ne renforce pas une position dominante susceptible de déboucher sur des abus.
- L'affaiblissement du pouvoir des agences spatiales : Le projet suscite des inquiétudes quant à l'avenir des agences française (CNES) et européenne (ESA), tant ses missions seraient proches de ces structures existantes. Il est essentiel que Bromo trouve un équilibre avec ces agences.
Le XXIᵉ siècle est marqué par une rupture due à la libéralisation du secteur spatial et à la montée en puissance des acteurs privés, phénomène désigné sous le terme de New Space. La réduction des coûts de lancement, la miniaturisation des équipements et la diffusion des technologies ont rendu les services spatiaux accessibles à un éventail croissant d'acteurs privés. Cette nouvelle dynamique remet en cause le modèle traditionnel dominé par les acteurs étatiques et les agences spatiales. Ces entreprises, souvent inspirées par l'écosystème des start-ups, font davantage appel au financement privé, notamment au capital-risque. Elles prennent donc des risques plus rapidement que les agences spatiales en investissant massivement dans la R&D. Par exemple, les avancées récentes des fusées réutilisables ou les lanceurs miniaturisés sont à attribuer respectivement à Space X et Rocket Lab.
Le marché spatial est désormais largement dominé par ces acteurs privés. Au-delà de SpaceX, d'autres géants se positionnent : Kuiper (Amazon), OneWeb (qui appartient désormais au groupe français Eutelsat), ainsi que des entreprises chinoises comme Guowang et SpaceSail.
En France, l'écosystème New Space dispose d'un secteur spatial structuré autour de trois acteurs majeurs, représentant plus de 11 milliards d'euros de chiffre d'affaires et employant 70 000 personnes :
- ArianeGroup (co-entreprise Airbus/Safran), maître d'œuvre du lanceur Ariane, commercialisé par sa filiale Arianespace, devenue un leader mondial des services de lancement;
- Airbus Defence and Space (ADS), présent sur toute la chaîne de valeur et détenant 50% d'ArianeGroup;
- Thales Alenia Space (TAS), qui conçoit et fabrique des infrastructures spatiales pour le compte de clients institutionnels, gouvernementaux et du secteur concurrentiel.
Le projet Bromo s'inscrit dans la continuité de cette excellence industrielle en réunissant les compétences de ces acteurs majeurs, particulièrement Airbus et Thales, pour créer un champion européen capable de maintenir le leadership face à la concurrence mondiale.
La militarisation de l'espace s'intensifie, et les acteurs privés jouent désormais un rôle croissant dans la recomposition géopolitique de l'espace, rendant la frontière entre le civil et le militaire plus floue. Une même infrastructure privée peut être mobilisée à des fins commerciales comme opérationnelles. Par exemple, Starlink a joué un rôle décisif dans le maintien des communications ukrainiennes face aux brouillages russes depuis 2022.
Toutefois, le recours à des services commerciaux constitue également une fragilité stratégique. L'exemple d'Elon Musk, coupant unilatéralement le signal de Starlink en 2022 au large de la Crimée, démontre la vulnérabilité que fait encourir l'externalisation des sources d'information à des acteurs privés.
Les acteurs privés exercent une capacité croissante à influencer les équilibres de sécurité internationale. En faisant évoluer la répartition traditionnelle des responsabilités entre États et entreprises, ils exercent une pression croissante sur la gouvernance spatiale mondiale. Dans le scénario prospectif d'une militarisation accélérée (situation la plus probable à court terme d’après le Ministère des Armées et l’Institut EGA), la logique de puissance prévaudrait et les acteurs privés deviendraient des instruments de coercition.
Face à la domination américaine, Bromo représente une alternative européenne indispensable pour garantir l'autonomie stratégique du continent dans les domaines civil et militaire du spatial.
Les armées françaises procèdent à des achats de services auprès d'acteurs privés (le noyau « étendu ») pour compléter leurs capacités. Par exemple, le ministère des Armées bénéficie d’un droit d’acquisition prioritaire des images des deux satellites d’observation optique à haute résolution d’Airbus Défense and Space. Il a également fait appel à Unseenlabs pour l’utilisation de leurs nano-satellites, capables de détecter les spectres radar de nombreux navires.
Cette dynamique de financement public illustre la priorité accordée aux grands acteurs établis, dont feront partie les membres de Bromo, pour structurer une filière spatiale européenne robuste et souveraine.
Le 12 novembre 2025, lors de l'inauguration de la base aérienne à vocation spatiale 101 à Toulouse, le président Emmanuel Macron a annoncé un financement supplémentaire de 4,2 milliards d'euros pour les activités spatiales militaires jusqu'en 2030 ainsi que la nouvelle Stratégie Nationale Spatiale.
Cette dernière s'articule autour de cinq piliers fondamentaux visant à garantir la compétitivité, la sécurité et le rayonnement de la France dans l'environnement spatial :
1. Autonomie Stratégique : Garantir la capacité de la France et de l'Europe à mettre en orbite des satellites civils et militaires de manière indépendante
2. Industrie et Compétences : Encourager la synergie entre les entreprises du New Space et les industriels historiques pour catalyser l'innovation tout en préservant le savoir-faire industriel national.
3. Défense : Face aux nouvelles menaces, la défense spatiale devient une priorité absolue. L'accord-cadre PALADIN permettra d'assurer un service d'inspection et de surveillance de l'orbite géostationnaire grâce au satellite Orbit Guard (lancement prévu en 2027). Les futurs programmes YODA et TOUTATIS désignent des satellites patrouilleurs dotés de capacités avancées de manœuvre, d'action et d'observation.
4. Science et Exploration : Maintenir l'engagement dans l'exploration et la recherche fondamentale pour enrichir les connaissances de l'Univers et apporter des réponses concrètes aux défis environnementaux globaux (climat, biodiversité)
5. Coopération : Trouver un équilibre entre le maintien de la souveraineté nationale sur les capacités stratégiques et la nécessité d'une coopération forte, particulièrement européenne, pour partager les risques et les coûts
La statégie dévoilée par Macron répond partiellement au consensus des recommandations émises par les laboratoires de recherche et institutions francaises:
- Soutenir une base industrielle indépendante capable de répondre aux besoins civils et militaires et encourager le développement d'un écosystème national ou allié pour contrer la mainmise des acteurs existants. L'industrialisation par les grands groupes des innovations du New Space permettrait de bénéficier de l'agilité de ce modèle tout en conservant le savoir-faire et les moyens des acteurs établis.
- Encadrer la coopération entre acteurs civils et militaires: compte tenu du rôle déterminant et croissant des acteurs privés dans les infrastructures duales, il est impératif d'encadrer la coopération entre acteurs civils et militaires, notamment en créant des protocoles de partage de données qui garantissent la sécurité tout en respectant les normes internationales.
Les acteurs privés de l'industrie spatiale européenne sont également soutenus par plusieurs initiatives et programmes européens
Le plan européen le plus structurant pour soutenir ces entreprises est le programme IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite), porté par la Commission européenne. Il vise notamment à déployer une constellation d'environ 300 satellites d'ici 2030 pour sécuriser les communications gouvernementales et fournir des services de connectivité.
Le contrat de concession pour IRIS² a été signé en décembre 2024 pour un montant total de 10,6 milliards d'euros sur 12 ans. Ce financement est réparti entre 6,5 milliards d’euros du secteur public (Commission européenne et ESA) et 4,1 milliards d’euros du secteur privé. Le consortium de sous-traitants appelé "Core Team" inclut des acteurs majeurs comme Airbus ou Thales Alenia Space.
En attendant le plein déploiement d’IRIS², la politique spatiale européenne, pilotée par l'Agence spatiale européenne (ESA) et la Commission européenne, soutient fortement les acteurs privés à travers des programmes majeurs qui garantissent des commandes publiques importantes :
- Galileo : Ce système européen de positionnement par satellite repose sur une constellation de 30 satellites. Sa navigation représente 13 % du budget de l'ESA.
- Copernicus : Ce programme d’observation de la Terre représente 35 % du budget de l’ESA (2,5 milliards d’euros) et permet aux pays d’Europe de disposer d’un accès souverain à l’observation spatiale. Il garantit le maintien des compétences industrielles
La fusion Bromo se positionne stratégiquement pour devenir le principal bénéficiaire de ces commandes publiques européennes. Cependant, le secteur spatial européen traverse en ce moment une période de transformation qui pourrait redéfinir les règles du jeu pour tous les acteurs, y compris Bromo:
1. Soutien à l'innovation et à la R&D : Bien que les financements publics européens de R&D (estimés à 3 milliards d'euros annuels) soient inférieurs à ceux des États-Unis, ils restent essentiels. La prochaine conférence ministérielle de l’ESA en novembre 2025 doit décider d'une éventuelle hausse du budget pour la période 2026-2028. L'issue de cette conférence déterminera l'enveloppe budgétaire dont disposera Bromo pour ses futurs projets de développement et d'innovation.
2. Encadrement réglementaire :L'adoption de l’EU Space Act, prévue d'ici fin 2025, pourrait généraliser des normes strictes à l'ensemble de l'Europe et conditionner l'accès au marché au respect de ces règles environnementales et de sécurité exigeantes. Ces évolutions constitueront un cadre contraignant mais aussi une opportunité pour Bromo : en tant qu'acteur européen intégré, il pourrait bénéficier d'un avantage compétitif face aux concurrents extra-européens, à condition de s'adapter rapidement aux nouvelles exigences.
Le projet Bromo arrive à un moment charnière. Le succès de cette fusion, combiné à une accélération des investissements publics, au développement de capacités de défense active, à une diversification des acteurs privés européens et à une véritable intégration opérationnelle européenne, conditionnera la souveraineté du continent dans les décennies à venir.
Sources: Toute L'Europe, Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales, Capital, Assemblée Nationale, Le Monde, Ministère des Armées, Direction générale des relations internationales et de la stratégie, Institut d'études de géopolitique appliquée, Ministère des Armées, IHEDN, Institut Montaigne