Depuis la fin février 2026, l’escalade militaire autour de l’Iran a brutalement ravivé les craintes d’un choc sur le marché mondial de l’énergie. À la suite de frappes américaines et israéliennes, Téhéran adopte une stratégie de riposte généralisée et intensifie ses menaces sur le détroit d’Ormuz, sans pour autant déclarer un blocus formel. D’importants effets économiques sont néanmoins déjà ressentis face aux frappes contre plusieurs navires, au retrait des assureurs et à la chute brutale du trafic.
Le détroit d’Ormuz est l’un des principaux points de vulnérabilité du système énergétique mondial. Ce corridor maritime reliant le golfe Persique à l’océan Indien voit transiter environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole, ainsi qu’environ 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), principalement qatari. Dès lors, quels sont les effets possibles de la crise iranienne sur l’approvisionnement, les prix et la sécurité énergétique mondiale ?
En réponse aux frappes sur son territoire, l’Iran a brandi la menace de fermer le détroit d’Ormuz. Les Gardiens de la révolution auraient averti des navires que le passage était « de facto fermé », sans qu’aucun blocus officiel ne soit annoncé. Par précaution, plusieurs compagnies maritimes internationales (Hapag-Lloyd, MSC, Cosco, ...) ont suspendu dès le 28 février le transit de leurs navires par Ormuz. Quelques pétroliers de la région ont été touchés par des tirs balistiques ou des drones, dissuadant davantage encore les armateurs d’emprunter cette route. Le trafic maritime a donc dramatiquement ralenti. Seuls 4 pétroliers ont franchi Ormuz le 1er mars, contre 24 par jour en moyenne auparavant.
La première conséquence du conflit n’est pas une pénurie immédiate, mais une désorganisation du commerce énergétique. Dès lors que les assureurs se retirent, que les coûts de fret flambent et que les armateurs suspendent leurs rotations, le marché réagit avant même qu’une rupture physique complète de l’offre ne se matérialise. La crise d’Ormuz commence donc comme une crise de circulation et de confiance, avant de devenir éventuellement une crise d’approvisionnement. C’est pourquoi les prix ont rapidement réagi aux frappes iraniennes et américaines.
Le pétrole a immédiatement intégré une prime de risque. Le Brent a fortement augmenté depuis le 28 février, enregistrant sa plus forte hausse hebdomadaire depuis 2020. Plusieurs banques et cabinets ont alors publié des scénarios de tension :
Citi a envisagé un Brent durablement installé autour de 80-90 dollars à court terme ;
Goldman Sachs a estimé qu’une part significative de la hausse actuelle relevait d’une prime géopolitique ;
Wood Mackenzie a jugé plausible un passage au-dessus de 100 dollars si les flux n’étaient pas rapidement rétablis.
Ces projections ne signifient pas que le marché soit déjà confronté à une pénurie massive. Elles traduisent surtout la sensibilité du détroit d’Ormuz, qui concentre une part si importante des flux énergétiques que même une perturbation partielle suffit à revaloriser brutalement le risque.
Parler dès maintenant d’un choc d’approvisionnement serait donc une erreur : l’offre mondiale n’est pas immédiatement en rupture.
À court terme, plusieurs amortisseurs existent encore. Tout d’abord, un excès d’approvisionnement pétrolier était projeté pour la première moitié de 2026. Ensuite, les pays membres de l’AIE disposent de stocks d’urgence importants, avec plus de 1,2 milliard de barils de stocks publics et environ 600 millions supplémentaires sous forme d’obligations industrielles. Les stocks stratégiques de l’OCDE couvrent ainsi environ 90 jours d’importation. La majorité des exportations énergétiques de Golfe étant dirigées vers l’Asie, la Chine apparaît comme un acteur particulièrement exposé : elle absorbe près de 80% du pétrole iranien, soit environ 13% de ses importations maritimes en 2025. Ses stocks limitent le risque de rupture immédiate, mais remplacer ces volumes sous sanctions, achetés à prix décotés, entraînerait mécaniquement une hausse de son coût énergétique.
En parallèle, certains producteurs du Golfe disposent de capacités de contournement partielles : l’Arabie saoudite peut dévier une partie de ses volumes par l’oléoduc East-West vers Yanbu sur la mer Rouge, tandis que les Émirats disposent du pipeline Habshan-Fujairah vers le golfe d’Oman. Ces capacités ne compensent toutefois qu’une fraction des flux ordinaires d’Ormuz, et plusieurs pays, notamment l’Irak, le Koweït ou le Qatar, demeurent structurellement dépendants du détroit. Ainsi, le système peut absorber quelques semaines de perturbation mais pas une fermeture totale durable.
Concernant le gaz, la vulnérabilité est plus nette que pour le pétrole : le GNL qatari dépend presque entièrement de ce passage maritime, et il n’existe pas d’alternative terrestre ou logistique crédible à grande échelle. Les premières déviations de méthaniers ont donc immédiatement mis les marchés sous tension. Si l’Asie est plus directement exposée en volumes importés, l’Europe reste vulnérable aux indices de prix - surtout dans un contexte de dépendance persistante au GNL importé.
En Europe, le TTF a fortement réagi et plusieurs analyses, sur la base d’estimations de Goldman Sachs, suggèrent qu’un mois de perturbation sévère pourrait entraîner une hausse très marquée des prix du gaz, et donc de l’électricité. Effectivement, le système de détermination des prix de l’électricité européen, le merit order, applique le prix de l’unité de production marginale la plus chère au marché. Ainsi, si le gaz ne représente que 19 % de la production électrique européenne en 2022, il fixe le prix 55 % du temps.
À retenir :
Pour le pétrole, la crise est moins imminente, et peut être partiellement amortie par la surcapacité du marché, les stocks, ainsi que les routes alternatives ;
Pour le gaz, la marge de manœuvre est bien plus faible, ce qui rend le signal-prix plus rapide et important.
Si l’attention médiatique et stratégique se concentre principalement sur les flux d’hydrocarbures transitant par le détroit d’Ormuz, cette vision reste incomplète. En réalité, ce passage maritime constitue un maillon essentiel de la chaîne de valeur industrielle mondiale. Il constitue un pivot systémique reliant plusieurs secteurs industriels majeurs dont l’économie mondiale dépend directement. Les pétromonarchies du Golfe ont transformé leur avantage énergétique en puissance industrielle autour des hydrocarbures. Trois produits se démarquent sur ce corridor maritime : l’aluminium primaire - métal clé de la transition énergétique - les engrais azotés indispensables à l’agriculture mondiale et les plastiques de base qui alimentent l’industrie manufacturière globale.
Aluminium primaire: Grâce à l’accès à une énergie abondante et bon marché, les pays du Golfe se sont imposés comme un pilier de la métallurgie légère. L’aluminium produit dans cette région est essentiel aux secteurs automobile et aéronautique. Avec 8,3 % de la production mondiale et 14,5 % des exportations, les fonderies locales transforment plus des deux tiers des 13 millions de tonnes d’alumine consommées chaque année. Le risque principal réside dans la logistique : l’industrie fonctionne en flux tendu, avec seulement trois à quatre semaines de stock. Un blocage du détroit d’Ormuz paralyserait rapidement la transformation de l’alumine et bloquerait l’expédition de l’aluminium fini, mettant en tension les chaînes industrielles mondiales en moins d’un mois.
Les engrais : Le détroit d’Ormuz contribue également à la sécurité alimentaire mondiale en garantissant l’approvisionnement en engrais. Environ un tiers des engrais mondiaux transitent par ce passage. Ces intrants sont indispensables à la fertilisation des sols et à la productivité des cultures de base comme le blé, le riz ou le maïs. L’absence d’alternatives constitue un risque systémique majeur. Les voies terrestres, qu’il s’agisse de pipelines ou de transports routiers, ne peuvent absorber ces volumes massifs. Une interruption prolongée de la navigation provoquerait une pénurie rapide, entraînant une chute des rendements agricoles dès la récolte suivante et déclenchant une crise alimentaire globale accompagnée d’une flambée des prix.
Les plastiques (Polyéthylène et Polypropylène) : le Moyen-Orient domine la production de plastiques de base, essentiels à l’industrie manufacturière mondiale. Chaque année, environ 23 millions de tonnes de polyéthylène sont exportées par le détroit d’Ormuz. La région concentre près de 15 % des capacités mondiales de production d’éthylène, principalement destinées à l'exportation. Le verrouillage est quasi total : 80 % de cette production dépend du passage par le détroit. Contrairement au pétrole, ces produits ne bénéficient pas de stocks stratégiques. Une fermeture même temporaire bloquerait la fabrication de composants élémentaires pour les emballages alimentaires, le matériel médical stérile ou les pièces industrielles, paralysant une partie essentielle de l’économie mondiale.
La crise actuelle fait également peser des risques accrus sur les infrastructures énergétiques régionales. Plusieurs attaques ont déjà visé des installations pétrolières stratégiques. Par exemple, la grande raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite a dû interrompre ses opérations après un raid de drones provoquant un incendie et un terminal pétrolier d’Abou Dhabi a également été touché. Si l’Iran venait à multiplier ce type d’attaques contre les infrastructures de production dans le Golfe, les interruptions de production pourraient s’allonger et aggraver encore le déséquilibre offre-demande.
Il faut distinguer risque réel et scénario probable. Le risque réel existe bel et bien. Une fermeture prolongée du détroit retirerait du marché plusieurs millions de barils par jour qu’aucune infrastructure alternative ne pourrait compenser intégralement. Plusieurs analyses de marché insistent sur le fait qu’une ou deux semaines de perturbation restent absorbables, au-delà, la situation change de nature : la crise logistique deviendrait crise physique.
Mais c’est précisément pour cette raison que le scénario catastrophe d’un blocus absolu reste, à ce stade, peu probable. Une fermeture totale et durable d’Ormuz pénaliserait aussi directement l’Iran. Elle affecterait ses propres exportations, détériorerait davantage sa relation avec ses clients asiatiques, en premier lieu la Chine, et exposerait Téhéran à une réponse militaire internationale accrue. Une crise prolongée fragiliserait aussi les circuits de contournement des sanctions internationales qui soutiennent une partie de ses revenus extérieurs. En effet, le pétrole et le gaz restent des ressources budgétaires majeures, y compris via la flotte dite « fantôme », largement adossée à des structures logistiques et commerciales opérant depuis les Émirats arabes unis. Dans un contexte de tensions régionales accrues, un durcissement des contrôles financiers ou maritimes dans les Émirats pourrait donc peser durablement sur les capacités iraniennes d’exportation hors sanctions. Plusieurs analystes géopolitiques s’accordent sur l’intérêt pour l’Iran de maintenir une pression élevée sans franchir le seuil d’un blocage complet et prolongé qui se retournerait contre lui.
Le scénario le plus probable combine une désescalade relativement rapide du conflit avec une perturbation temporaire mais significative du trafic maritime. Le transit serait fortement dégradé pendant plusieurs semaines, marqué par des incidents ciblés, une pression sécuritaire élevée et des réouvertures progressives. Les flux pourraient progressivement s’adapter, mais dans un contexte de forte prime de risque. Plusieurs signaux vont dans ce sens : des contacts indirects auraient été engagés en vue d’une sortie de crise, tandis que les Etats-Unis ont déclaré être prêts à escorter militairement les tankers pour sécuriser la navigation si nécessaire. Une normalisation rapide reste toutefois incertaine : les capacités américaines sont mobilisées ailleurs et un éventuel mouillage de mines marines compliquerait fortement la réouverture du détroit.
Dans cette hypothèse :
le Brent évoluerait entre 80 et 100 dollars ;
le gaz européen resterait dans une fourchette 60–80 €/MWh, soit inférieur aux sommets de 2022;
les tensions inflationnistes seraient réelles mais contenues ;
les chaînes d’approvisionnement mondiales resteraient sous pression sans basculer dans une crise systémique.
Cette lecture rejoint notamment celle de la Goldman Sachs, qui envisage un retour progressif des exportations sur un mois après une brève phase de forte contraction des flux. Si la circulation est sécurisée dans les prochaines semaines, un reflux vers 60 à 80 dollars le baril et un apaisement progressif des marchés gaziers demeurent envisageables.
Une autre possibilité est que le conflit se prolonge et évolue vers un format d’attrition. Une pareille mutation pourrait affecter durablement le transit maritime et les primes de risque sans pour autant causer de pénurie mondiale directe. Dans ce cas de figure, les Etats-Unis pourraient commencer à ressentir des impacts importants sur leur propre économie après une durée de deux mois selon The Economist.
Enfin, si une escalade régionale alimentée par l’entrée en guerre des pays du golfe semble s’éloigner, elle pourrait avoir des conséquences majeures de long terme sur la configuration des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Pour conclure, la crise d’Ormuz rappelle la fragilité structurelle du système énergétique mondial face aux chocs géopolitiques. Un seul corridor peut encore suffire à déstabiliser l’ensemble des marchés, non parce que l’offre disparaît instantanément, mais parce que l’organisation même de sa circulation devient incertaine. À court terme, le monde dispose encore de marges de résilience : stocks, capacités partielles de contournement, outils de coordination internationale. À moyen terme, toutefois, cette crise montre que la sécurité énergétique reste dépendante d’infrastructures critiques concentrées et politiquement vulnérables. Le scénario le plus probable est celui d’une perturbation sérieuse mais encore maîtrisable, dans laquelle les prix réagissent davantage à la perception d’un risque extrême qu’à une rupture physique durable de l’approvisionnement.
Sources :
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Atlantic Council. (2026). How the US and its allies can prevent an energy supply crisis in the Strait of Hormuz.
Connaissance des Énergies. (2026, February 28). Détroit d’Ormuz : rappels sur ce passage stratégique sous haute tension.
Connaissance des Énergies. (2026, March 3). Le prix du pétrole continue de grimper à cause de la guerre au Moyen-Orient.
Katanich, D. (2026, March 4). Détroit d’Ormuz : les prix du pétrole et du gaz s’affolent. Euronews.
Hache, E. (2026, March 2). Le conflit en Iran fait ressurgir la peur des conséquences d’un blocage du détroit d’Ormuz sur l’économie mondiale. IRIS.
La Maison des Énergies. (2026). Guerre en Iran : votre facture d’énergie va-t-elle exploser cet été ?
Le Monde. (2026, March 1). Les bombardements en Iran ravivent les craintes d’un choc pétrolier.
Pécout, A. (2026, February 28). Frappes contre l’Iran : regain d’inquiétudes autour du détroit d’Ormuz, artère vitale du pétrole mondial. Le Monde.
Opera Energie. (2026). Crise du détroit d’Ormuz : flambée des prix du gaz en Europe.
Reuters. (2026, March 2). OPEC crude output boost ignored with duration of Hormuz disruption key.
The Guardian. (2026, March 2). Iran Strait of Hormuz oil fears push global prices higher.
Time. (2026). Why the Strait of Hormuz matters in the current crisis.