Crédit photo : Enderi.
Le seul site français capable de forger des corps d'obus de 155 mm a été placé en redressement judiciaire le 26 octobre. Au-delà du sort de cette PME de 63 salariés, le dossier soulève une question : comment un fournisseur aussi critique a-t-il pu se fragiliser au moment même où les commandes augmentaient ?
Le 22 octobre, Europlasma, propriétaire des Forges de Tarbes, a annoncé que sa filiale demandait l'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire, après consultation du comité social et économique de l’entreprise. L'usine, détenue par le groupe depuis 2021, s'est déclarée en cessation de paiements le même jour. Le 26 octobre, le tribunal de commerce de Tarbes a fait droit à la demande.
Depuis 2022, la production d'obus de 155 mm est pourtant au cœur de l'effort français de soutien à l'Ukraine et de reconstitution des stocks.
Le 155 mm est le calibre standard de l’artillerie de l’OTAN, celui du canon Caesar, principale pièce d’artillerie de l’armée française et largement employée en Ukraine. Dans une guerre d’usure, la consommation d’obus est devenue un indicateur central de la capacité à tenir dans la durée : la France avait livré 30 000 obus de ce calibre à Kyiv en 2024 et visait 80 000 en 2025. Les corps produits à Tarbes sont destinés à l’armée française comme aux clients export de KNDS, et l’usine fabrique aussi des obus de 152 mm au standard ex-soviétique pour des pays d’Europe de l’Est.
Un maillon unique dans la chaîne du 155 mm
Un obus d'artillerie de 155 mm se compose de trois éléments : un corps en acier, une charge explosive et une fusée. Les Forges de Tarbes ne produisent que le premier, le « corps creux ». Le chargement et l'assemblage final sont réalisés par KNDS France, notamment à Bergerac et dans le Cher. Tarbes est le seul centre de production de ces corps creux en France, ce qui en fait un site critique pour l’artillerie française.
La trajectoire récente du site est marquée par une forte remontée. Quasiment à l'arrêt en 2022, l'usine a produit près de 60 000 corps d'obus en 2024. En décembre 2025, KNDS France a signé avec elle un contrat pluriannuel couvrant 2026 à 2028, reconductible trois ans, pour une fourniture comprise entre 60 000 et 150 000 corps creux. Les Forges de Tarbes s'engageaient en outre à doubler la capacité allouée à KNDS si celui-ci le demandait. L'objectif était de 15 000 corps par mois d'ici fin 2026.
La production réelle est restée nettement en deçà. En 2025, l'usine n'a produit qu'environ 70 000 corps d'obus, contre 150 000 prévus. La demande existait, le client était solvable et le contrat était signé, mais la production n'a pas suivi.
Pourquoi les commandes n'ont pas suffi
Trois mécanismes, qui se renforcent mutuellement, permettent de comprendre qu'une usine sous pression de commandes puisse se retrouver en cessation de paiements.
1. Le risque de la demande reste porté par le sous-traitant
Le contrat KNDS de 2025 est révélateur par sa fourchette : un plancher de 60 000 corps sur trois ans, un plafond de 150 000. Pour monter en cadence, la forge doit investir dès maintenant dans des équipements lourds, énergivores et spécifiques à un seul produit. Mais elle n'a la garantie que du bas de la fourchette. Si les commandes ralentissent, c'est le sous-traitant qui reste avec des machines sous-utilisées.
Un investissement qui n'a de valeur que dans une relation avec un client unique expose l'investisseur au risque que ce client renégocie ou se retire. Face à ce risque, une entreprise rationnelle tend à sous-investir.
2. Un actif stratégique confié à un repreneur financier
Le deuxième mécanisme tient à l'identité du propriétaire. Europlasma n'est pas un industriel de la défense au sens classique: c'est un spécialiste de la reprise de sites industriels en difficulté. Le site faisait déjà l'objet en 2020 d'une question parlementaire sur une gestion jugée erratique et des investissements non consentis par le repreneur de l'époque.
Les signaux d'alerte se sont accumulés en 2026. En avril, Europlasma a annoncé des négociations exclusives pour céder l'ensemble de son pôle défense pour 150 millions d'euros, soit 96 % de son chiffre d'affaires consolidé. Mi-octobre, le groupe a reconnu que ces discussions n'avaient pas abouti. Dans le même temps, la DGA a saisi la procureure de la République sur certaines décisions de gestion, dont la vente des murs de l'usine dans le cadre d'une cession-bail destinée à dégager des liquidités.
Le fait que ce soit la DGA, et non un créancier, qui ait saisi la justice illustre le rôle particulier de l’État dans ce dossier : il est à la fois client final des munitions et garant de la pérennité des fournisseurs jugés critiques pour la BITD. Tarbes n’est d’ailleurs pas un cas isolé au sein du groupe : la Fonderie de Bretagne, que l’État avait soutenue pour la reconvertir dans la production d’obus, a été placée en liquidation judiciaire.
3. Une dépendance réciproque entre client et fournisseur
Le troisième mécanisme est celui de la dépendance mutuelle. La valorisation du pôle défense d'Europlasma reposait en grande partie sur sa relation commerciale avec KNDS. Inversement, KNDS dépend de Tarbes pour une pièce qu'il ne peut se procurer ailleurs en France. Dans cette situation de monopole bilatéral, aucune des deux parties n'a intérêt à financer seule la sécurisation de l'autre.
En pareil cas, l'intégration verticale peut devenir la solution la plus efficace. Or ni KNDS ni l'État n'ont choisi de détenir ce maillon. Un amendement déposé à l'Assemblée nationale relevait d'ailleurs que les reprises de ces actifs s'étaient accompagnées de soutiens publics importants, sans que les engagements de montée en cadence soient pleinement tenus.
Trois scénarios de sortie, aucun sans coût
Le redressement judiciaire ouvre une période d'observation pendant laquelle l'activité continue et un plan de reprise peut être construit. Les élus locaux, la Région Occitanie et les syndicats demandent que la procédure débouche sur un véritable projet industriel. Le ministère des Armées et des Anciens Combattants considère la production de corps creux de Tarbes comme stratégique. Selon la ministre, l’État « dialogue avec quatre candidats industriels » pour reprendre le savoir-faire de l’entreprise, des discussions menées par Bercy et suivies de près par la DGA, dont l’objectif affiché est la préservation des savoir-faire industriels.
Trois options se dessinent.
La reprise par un nouvel acteur privé. C'est la solution la plus probable et la moins coûteuse à court terme pour l'État. Mais elle ne réglerait pas le problème si elle reproduisait le schéma précédent.
L'intégration verticale par KNDS. Elle répondrait directement au problème de dépendance réciproque : le client deviendrait propriétaire de son fournisseur critique et internaliserait le risque. Mais rien n'indique à ce stade que KNDS souhaite immobiliser du capital dans une forge lourde, énergivore et exposée au cycle des commandes.
Une prise de participation publique. Une telle option donnerait à l’État un contrôle direct sur un maillon jugé critique, mais elle impliquerait un engagement budgétaire supplémentaire, dont ni le montant ni la forme n’ont été évoqués à ce stade.
Des formules intermédiaires sont aussi envisageables, par exemple un repreneur industriel associé à une participation publique minoritaire et à un contrat KNDS au plancher relevé. L'enjeu commun à toutes ces options est la répartition du risque entre l'État, le donneur d'ordre et le sous-traitant.
Loreleï Piveteau
Bibliographie:
AFP, (2025) Aux Forges de Tarbes, les commandes européennes dopent la fabrication d'obus
ASSEMBLÉE NATIONALE, (2021) Avenir de Tarbes Industry, Question écrite n°35188
ASSEMBLÉE NATIONALE, (2026) Actualisation de la programmation militaire pour les années 2024-2030 et diverses dispositions intéressant la Défense N°2695
DECOURT, Julie, (2026) Tarbes, Bourges, Bayeux : ces villes au cœur du boom militaire français, L’Essentiel de L’éco
DELATTES, Etienne, (2026), Europlasma : des actifs stratégiques financés par l’État vendus sans garantie, L’Essentiel de l’Eco
ICI, (2026) Forges de Tarbes : l'armée saisit la justice contre Europlasma, les salariés découvrent la vente des murs de leur usine
ICI, (2026) Armement : les Forges de Tarbes placées en redressement judiciaire
MALYASOV, Dylan, (2026), KNDS France signs multi-year shell supply deal, Defence Blog
MARTIN, Sophie, (2026), Forges de Tarbes : trois repreneurs en vue pour le dernier fabricant français de corps d’obus de 155 mm, Lusi
PELLICER, Cédric, (2026) Europlasma cède ses forges, maillon fragile de la munition française
RAIMBAULT, Agnès, (2025), "D'une production quasi à l'arrêt" à 15 000 unités par mois : la dernière usine française d’obus signe un contrat majeur, France 3 Occitanie